1992 : Ce record qui n’a tenu qu’à un fil
Comme huit ans plus tôt, c’est un athlète meurtri qui arrive à Talence. Après la Californienne Jane Frederick en 1984, c’est Dan O’Brien, l’enfant abandonné de l’Oregon qui, un mois jour pour jour après le décathlon des JO de Barcelone, débarque à Talence en septembre 92. «Sur la pointe des pieds parce que je n’avais pas fait grand chose dans l’année, mais sûr de moi !» Au printemps, à La Nouvelle Orléans où étaient organisées les sélections américaines, O’Brien (26 ans), champion du monde l’année précédente à Tokyo écrase le décathlon avec son talent et son charisme qui en fait alors le challenger, pour la cote de popularité, de Carl Lewis aux Etats-Unis… Mais trois essais - ratés - à sa première hauteur au saut à la perche, le poussent vers les tribunes pendant la fête olympique. « Je n’ai pas regardé les Jeux, je ne pensais qu’à Talence…que je ne connaissais pas. Ce n’était pas une revanche, cela n’existe pas en sport, je ne voulais pas battre l’un ou l’autre, mais je tenais à réussir le décathlon dont j’étais capable. »
Et cela a duré deux jours. Un ravissement permanent et total. Gestes amples et doigts écartés dans ses courses, signe d’une maîtrise absolue, buste haut et genoux bien levés, c’était Carl Lewis. Même allure, même port. A la remarque, O’Brien aura une réponse cinglante : « Lui ne faisait pas de faute ». A Talence, l’Américain s’envole en longueur (8,08m), piétine au disque -deux premiers jets ratés !-, se rassure à la perche (5m) et au javelot (62, 58m). « Il y avait du soleil, de la musique et plein de gens. Magnifique ! ». Douze bons milliers de personnes à qui il lançait des dizaines de tee shirts préparés par un sponsor. Restait la dernière épreuve, le 1500m pour achever la symphonie. Tout était prévu. Tout était réglé et orchestré et le jeune Sébastien Levicq devait assurer le rythme de la course pour entraîner l’Américain.
Lorsque les coureurs furent prêts à s’élancer, Pierre Darrière alors sur le terrain, se précipita vers le starter, interrompant le départ. « Si vous branchez le pistolet avec le câble du chronométrage électrique, ce sera mieux » glissa-t-il à l’officiel, sauvant ainsi un record du monde (8891 points) * qui fit tant pour la réputation du DécaStar et pour la gloire de Dan O’Bien, effaçant Daley Thompson et ses 8847 points des JO de Los Angeles (1984), ramenant aux Etats Unis, un record que l’athlétisme américain attendait depuis le sacre olympique de Bruce Jenner en 1976. On en oublia, dans cette douce et lumineuse soirée d’été faiblissant, que le champion olympique de l’année, le Tchèque Robert Zmelik était sur la piste - et le podium -, devant Alain Blondel, surgissant opportunément dans un 1500m qui lui allait si bien.
* (10.43 au 100m, 8,08m en longueur, 16,89m au poids, 2,07m en hauteur, 48.51 au 400m , 13.98 au 110m haies, 48,56m au disque, 5 m à la perche, 62,58m au javelot, 4.42.10 au 1500m)